Lundi 21 janvier 2008 1 21 /01 /Jan /2008 22:58

Publié dans : alblogrj
Volets clos, rue sans âme.

 

undefined Je  vous poste ce sujet du  plus  profond de la France sous la pluie.  Il a plu cinq jours. Cinq jours de vent.  L'eau entre partout, sous la porte, sous les fenêtres. Seule solution, fermer les volets.  Et nous accentuons la sensation  de tristesse qui nous étreint lorsque nous arrivons et que tout est fermé.  Dix heures de route sous la pluie, tu arrives au village,  tu décharges l'essentiel et tu veux dire merci à la voisine qui a ouvert la maison et mis le chauffage.  Il n'est pas très  tard et pourtant  quand tu frappes à la porte  ou  tu cognes aux volets, personne ne répond, les voix se taisent.

Le lendemain c'est pareil, tu regardes la rue, tout est fermé:  celle là est décédée, il y a quatre an, l'autre trois ans, ici la semaine dernière; Donc les volets ne s'ouvrent pas ou plus. Là c'est la voisine accompagnant son mari à l'hôpital,  et ici  la nouvelle retraitée qui ne s'installe pas tout de suite car c'est mal chauffé.  Bref! Personne...

Tu quittes ton Paris bruyant pour quelques jours, te recycler, et personne. Tu croises un vague cousin de ton épouse à la caisse du champion.  T'expliques: qui n'est plus là?  Pourquoi tout le monde s'enferme? Avant c'était ouvert partout? Oh! Tu verras, t'y viendras, tu fermeras!
T'Interroge: y a-t-il une menace, quelque chose à craindre? Tu verras bien!

La pluie entre partout, la chaussée défoncée par les travaux projette ses gravillons au hasard du passage des camions, la nuit est là; seul les réverbères neufs brillent et te rappellent qu'il y a une vie derrière certains trous noirs.

Au bout de trois jours, t'espères l'éclaircie, tu t'emmitoufles et te lances sur ton vélo. Il y a toujours quelques kilomètres à  faire sur les routes fréquentées pour rejoindre le petit parcours où tu aimes pédaler. La pluie chasse la boue de tes yeux centrifugée  par tes pneus, le casque dégouline sur tes lunettes, et l'eau rentre par le cou. Tu t'étais dit deux heures, tiendras-tu?
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Au soir du cinquième jour, tu te projettes dehors; la pluie semble s'être arrêtée. Tu fais un petit tour à pied.  Tu commences par des photos froides dans une lumière d'hiver, puis un rayon de soleil,  les nuages se lèvent et ce quart d'heure de lumière visite ton espace. Bien sur tu as fait ces photos cent fois, mais là, tu as besoin de re-déclencher, de re-découvrir, d'être neuf devant le ciel, ce vol d'aigrettes qui te prend une nouvelle fois au dépourvu. 

Le volet s'ouvre, le vieil instituteur, jeune veuf.
Venez dîner lundi!

Il arrive donc ce midi, canne et béret.  Chemise fraîche et polaire. Depuis deux semaines il est seul. A peine un petit porto et les trois phrases échangées le branchent; lui ai-je demandé s'il connaissait Paris? Bien sur! Il y avait fait un court séjour (quelques mois fin 1943) avant d'être attrapé par le STO; (Que les plus jeunes m'excusent, le Service du Travail Obligatoire envoyait tous les jeunes et d'autres ayant des compétences travailler en Allemagne).  Lui se retrouve fin 43 en Autriche, près de la frontière tchèque. Les travailleurs tchèques étaient avantagés explique-t-il, ils pouvaient rentrer chez eux en fin de semaine, ils n'avaient pas beaucoup de chemin à faire!
 

-C’était dur ?
Non ! Du moment qu’on faisait notre travail, ils nous laissaient tranquille. Les journées étaient longues. On commençait à six heures, il y avait une pause vers dix heures, les Allemands faisaient un petit casse-croûte, mais nous on n’avait rien. Juste notre gamelle à midi. Je me rappelle une fois, on avait transporté les pièces fabriquées, et là j’ai un besoin pressant. Je fais le tour d’un petit mur. Puis j’appelle le copain. Derrière ce mur des centaines d’escargots. On en ramasse tant qu’on peut. Arrivés au cantonnement, on s’arrange avec les Tchèques : du lard, du beurre, et on les prépare ; Il faut quand même trois heures pour les cuire.

 

Le surveillant des STO, c’était un allemand qui avait fait l’autre guerre. Son fils, soldat avait été tué par un officier français au moment de l’Armistice. En rendant son arme, l’officier avait tiré sur le jeune soldat allemand. C’était un meurtre et plus tard il a été jugé par un tribunal militaire français et condamné à perpétuité. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Et il avait une fille. Belle. Mais on ne lui faisait pas la cour, pas besoin d’histoires. Je parlais trois mots d’allemand mais plein de choses m’échappaient. Avec mon copain on a surpris une engueulade entre le père et la fille, et on a compris qu’elle couchait avec un Tchèque…On a gardé ça pour nous.

 

Enfin, ce midi là, j’avais mes escargots préparés dans ma gamelle. Je commence à manger, c’était bon, je te jure ! Elle arrive et me demande ce que c’est ? J’ai du mal à expliquer, je ne connaissais pas le mot. Après j’ai su que ça se disait « Schnecke ». Je finis par lui dire de goutter. Elle mange et trouve ça bon. Mais elle ne sait pas ce que c’est, elle n’a pas compris. Son père lui a expliqué, et les autres allemands ont commencé à trouver ces français bizarres !

 

Tu sais, on recevait des colis, par je ne sais plus quelle association d’anciens combattants ou d'aide aux prisonniers. Et il y avait des conserves. Des boites bleues, « du singe » ! Tu sais ce que c’était ? De la viande de bœuf en conserve. Et c’était bon. Moi, je savais me la préparer, et je te jure que c’était quelque chose. Alors ce midi là, quand je commence à ouvrir ma gamelle, elle sent tout de suite le parfum gourmand. J’avais décidé de m’amuser, je la laisse goutter et quand elle demande ce que c’est, je lui dis « Affe », du singe en allemand. Elle me regarde horrifiée et courre vers les autres allemands qui commencent à me regarder de travers. J’ai senti que ça tournait mal, j’ai expliqué que c’était du bœuf.

 
Comment ça c’est fini ?
 

C’était fin 44 ou plutôt début 45, on entendait un peu ce qui se passait, et je sentais bien que ça allait finir. Une nuit on est parti et on a été attrapé par les Russes. Un soldat nous arrête, il avait une lampe électrique, il parle et je finis par comprendre qu’il veut nos papiers. J’avais gardé ma carte d’identité. Il la regarde et nous fait signe de passer. Au camp un lieutenant russe parle français et nous explique que le soldat savait bien lire le Russe, mais est incapable de déchiffrer ce qui est écrit en français, probablement comme nous le russe. Il se contente de regarder le tampon, comme sur la carte d’indentité, il n’y avait pas l'aigle, il a compris qu’on n’était pas allemand.

 

Le vieil instituteur parle encore une heure, on se donne un autre rendez-vous, et il rentre attendre sa livraison de fuel.

 
Il y a trop de volets clos.
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