28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 11:48
Les Grands Moulins de Pantin reconstruits.


Ce matin tu regardes le compteur. Il y a eu plus de mille visiteurs pour le petit clip vidéo que t 'avais mis sur Daily motion, un instant dans les travaux de démolition des Grands Moulins de Pantin. T'avais mis le sujet en ligne pour quelques copains d'enfance qui connaissaient le coin. T'imaginais pas que deux ans après, plus de mille visites, surement amenées par Google, seraient pour toi comme la célébration émotionnelle d'un passé que la réhabilitation en cours va définitivement effacer. Tu peux me dire qu'il n'y a pas de quoi pavoiser, que les vrais bons clips font mille visites en une journée ou une heure...Vrai ! Mais ce qui fait le succès des outils comme les blogs, c'est que chacun peut s'en servir, et se satisfaire d'une fréquentation que tant d'autres qualifieraient d'insignifiante, mais pour toi, ça a un autre parfum, une autre saveur.

Alors ce vendredi 27 mars, tu remets tes chaussures de rando, charge l'appareil photo et tu vas refaire deux fois le tour, dans deux sens différents pour bien t'imprégner du lieu, des changements microscopiques ou majeurs. Oh ! Depuis un an peu de choses semblent avoir changé. Il y a moins de camions, moins d'engins de chantier, mais les petites grues mobiles qui hissent les parois de verre sont toujours au travail. Plusieurs façades sont achevées, ou la lumière triste filtrant entre les nuages, brille comme l'eau au fond d'un puits; ici et là, des panneaux manquent encore et mettent en évidence la complexité technique d'associer des matériaux modernes à des structures anciennes que la démolition n'a pas ménagées. Tu vois des plaies dans les vieilles briques qu'on ne paraît pas pressé de cicatriser. Pourtant, t'avais cru que l'achèvement était attendu pour l'automne.

Pendant les deux heures à regarder, tourner, essayer de te rappeler ce que tu avais déjà photographié, tu remarques aussi la fin du ballet des camions. Un seul camion passera la porte du chantier. Autre changement, la vieille rue coincée entre les rails et le site qui va jusqu'à la Villette est encombrée de petites camionnettes, des fois de simples fourgons. A peine une raison sociale sur un autocollant usé. Un gars devant, assis de travers presque penché, la portière ouverte, des papiers en pile, le portable, le sandwich, une jambe pend en dehors, le pied balance à peine. Le bruit des TGV , des voitures sur le pavé  et le vent glacé couvrent la voix.

Bien sur, les Grands Moulins de Pantin, c'était un site industriel, et la conservation de quelques vestiges rappellera le nom symbolique du lieu. Combien d'autres sont à l'abandon ou détruits ? La partie principale des bâtiments conservés te paraît maintenant étouffée par l'architecture des cubes en  verre, massive et lourde. Les vieux bâtiments se retrouvent  encerclés par un rempart de constructions neuves, comme certaines vieilles églises enclavées dans les buildings modernes de New York. Comme ça de loin, la transparence du verre te fait voir le ciel au travers les structures des fenêtres et terrasses, mais qu'en sera-t-il quand les bureaux paysagers (les redoutables « open space ») auront dressé leurs piles de classeurs cloisons ?

C'est quand tu regardes la tour de l'horloge (l'ancien réservoir d'eau) que tu ressens l'oppression de forteresse. La relation entre la tour et les nouveaux immeubles qui l'enserrent, n'est pas celle d'un donjon et des fortifications qui le consolident et le protègent. Au  fil des travaux elle avait été dégagée, et maintenant elle est prisonnière. Le ravalement de la brique qui lui redonne sa couleur jaune d'origine, lui enlève aussi la singulière sévérité altière acquise avec le temps. Elle n'a plus sa justification, sa légitimité; on lui reprend l'espace autour, comme un vieux cadre qu'on dépouille de ses responsabilités pour dégrader son expérience, dévitaliser son savoir-faire. Elle expie son appartenance à un autre temps.


Du coup la principale façade donne l'image d'un des premiers robots des années 90, rigides, une tête aveugle, des épaules massives de démolisseur, et la cheminée «Elis »  lui fait comme un bâton blanc de flic des années 50. Tu retrouves cette masse « terrifiante » que tu voyais du boulevard Ney quand tu allais au basket, enfant.


Il y a des lieux, des espaces, des arbres, des constructions que tu côtoies chaque jour, tu traverses, tu ne regardes rien, repères invisibles ils te dirigent; tu ne les vois pas ; pourtant ils  te rassurent: vieillissant avec toi, ils te donnent cette merveilleuse sensation du temps suspendu, d'éternité. Brutalement les palissades, les tronçonneuses, les bulldozers ou simplement la tempête te font ressentir que l'immortalité n'existe pas; si tu n'as pas profité de l'arbre, admiré sa forme, son feuillage, son ombre, respiré ses pollens, là, c'est fini. Quand la démolition fait tomber la façade, tu photographies déjà un mort; le mur écroulé dévoile des espaces cachés, des structures insoupçonnées, mais le lieu est mort. Il a emporté avec lui toute l'imagerie des vieux métiers, ensevelit les gestes rares, asséché la sueur de générations d'hommes.


Quand la cohorte « d'attachés case » migrera de la Défense, au poignet d'hommes  sans mémoire, simplement motorisés par les graphes en couleur de leur tableur Excel, tous de noir vêtus, comme le deuil de leur singularité d'individu, elle remontera le long des voies ferrées de la gare de l'Est, dans les  gravats abandonnés par les entrepreneurs d'un jour, traversera les derniers rails au milieu des pavés, et s'installera sous son globe de verre climatisé.

Bien sur le premier jour sera terrible. Métro porte de la Villette au lieu de la Défense, sur ta carte de visite ça tâche ! Face au beffroi de la vieille Mairie de Pantin, jamais ravalé, dont le clocheton apparaît minuscule et noire, comme un vieux chicon, quelques bistrots de quartier n'ont pas fait de projets pour les futurs arrivants: la nouvelle cité est organisée pour vivre en autarcie, elle se suffira à elle-même.

Tu ne vois aucun lieu se préparer pour profiter de la jeunesse qui va couler dans cette Bastille industrielle, ou plutôt gestionnaire. Aucune boutique où tu décharges ton stress dans un achat compulsif. Blockhaus de verre pour une vie  robotisée, repliée, concentrée pour la rentabilité du capital et la performance individuelle.


J'espère qu'une station de Vélib en libérera quelques-uns uns de leur captivité, de leur transhumance collective mécanique, pour un bref instant de vie et de rêverie dans la contemplation des lumières du canal de L'Ourcq ou à savourer les rafales de vent de ce printemps « gibouleux ».


J'ai mis dans l'album photos un choix des photos faites sur quatre ans de visite. Toujours en suivant l'inspiration du moment.

La vidéo qui a fêté ses mille visites date de 2007.

Revoir aussi :

2006 Les grands moulins de Pantin.

2007 Démolition des grands moulins de Pantin.

2008  Grands moulins de Pantin - La reconstruction.

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