La route de Moffans
Dernières vacances (2) – La maitre du jeu.
Précédant : dernières vacances – première grève.
Cette année 63 t’avait changé. Je t’expliquerai dans le dernier thème des « dernières vacances » pourquoi, tout le mois d’août, tu l’avais consacré à tes grands-parents. Bien sur un coup de vélo par-ci par-là , mais tout ce qui pouvait être fait, tu l’as empoigné. Les lapins, les patatates, les haricots, le bois tu t’y es usé. Le soir avec les grands-parents et la voisine, la Nésia on faisait des parties de cartes. Elles se concluaient par une petite liqueur à l’orange. La mémé était fine, mais elle ne pouvait plus suivre toutes les cartes jouées et c’était facile de profiter de ses trous de mémoire. Quand elle pensait devoir gagner, et que finalement elle perdait, elle jetait les cartes devant elle en criant « y me breuille » (il triche). J’étais un « breuillu ». La colère passée, on redistribuait.
Quand les parents arrivent avec tous les frères et sœurs, là c’est plus dur. Il avait fallu remettre un peu d’ordre dans « la vieille maison » qui servait de débarras. Y installer un lit de fortune. Vaut mieux aimer les araignées et les mulots. Même la mémé devait partager sa chambre et je ne sais plus si une fille n’a pas du coucher à coté. On se tassait, quatre par chambre…
Ce jour là c’est un dimanche. Forcément on ne se serait pas affiché au milieu du village sous le regard de tous, à jouer aux cartes si ça n’avait pas été un dimanche. Le jeu c’est la manille. Le pépé c’était un malin à ce jeu là . Il compte bien les cartes. Du coup papa se retrouve avec sa mère. Il ne faut pas longtemps pour repérer des coups mal joués. Papa s’agace, pépé et moi on est trop heureux. Quand il aligne parfois trois ou quatre plis d’un coup, il rit à décrocher son dentier.
C’est une petite parenthèse heureuse.
Maintenant approche-toi. Regarde les quatre joueurs. La mémé grimace en ramassant les cartes. Le garçon regarde en coin celui qui prend la photo. Surement
son frère. Il lui a prêté l’appareil et à son habitude, lui a déversé dessus une valise de consignes. Comment n’a-t-il pas tremblé ? C’est la plus belle photo de Moffans qui reste. Le pépé
est de dos tu ne le vois pas mais il sourit vraiment. Papa est « sur la recule ». Pas seulement parce que ce coup là , il aurait préféré le gagner, mais parce que tu le moques un peu.
T’as réussi ton entrée professionnelle, il est d’accord pour que tu continues tes études, tu te sens le maître du jeu…
C’est aussi une belle photo parce que la maman est détendue, enfin pas trop tendue. Ta sœur ainée s’occupe de la dernière. Entre la vaisselle de midi et le repas du soir, elle a un petit répit.
Maintenant recule-toi. Tu vois le vieux tilleul, bien malade. Tous les ans je grimpais avec la petite échelle couper les rameaux neufs qu’il ne grandisse
pas trop et ne fasse pas trop d’ombre. Pépé remettait régulièrement du ciment dans la cicatrice.
Appuyé au tronc, le vieux banc vert en lattes de bois. Le journal s’y trouvait toujours. Chacun en passant pouvait y lire un petit bout de nouvelles. Sur le dossier du banc, suspendu par sa bretelle, le transistor tout neuf..
La maison était simple. A gauche la grange, la porte d’entrée qui donnait dans la cuisine simplement séparée par une cloison de lambris. La fenêtre. A droite la hutte à cochon où on rangeait le bois et les outils. C’est la dernière photo où l’on retrouve la maison comme ça. Le maçon va bientôt venir percer une nouvelle fenêtre à la place de la hutte. Le besoin de lumière occultera tous les autres inconvénients dont celui de rendre la cuisine inchauffable l’hiver.
Trois générations sont réunies devant cette maison qui plus de cinquante ans après reste le dernier lien, la dernière racine au village.
J’ai en mémoire le petit mot de Thérèse, la voisine qui s’était occupée de mémé en fin de vie. « La famille sous le tilleul ».
Je t’ai déjà montré le jardin dans le sujet sur les
beignets de mirabelles, mais retrouve le dans le sujet sur les BJ85.
Ce six octobre 2009 donc, la maison sera vendue et cette dernière racine coupée.
Même quand tu repasseras, tu sauras que la route de Moffans s’est finie là .
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