La Passacaille - l'acharnement
Tu l’as laissée dimanche. Ce vendredi soir tu écoutes ton
répondeur. C’est D. Elle n’est plus aux urgences cardio ! Ils l’ont remis dans une chambre en médecine. Seule. Elle est sous assistance respiratoire. Il pleure, au milieu des sanglots il
répète, « sous assistance, tu comprends ? ». Il y a un deuxième message. Ta sœur. Une voix plus froide, sans timbre : « on va rester cette nuit, il faudrait que tu
viennes ! ».
Toi d’habitude si prompte, limite cassant, tu réécoutes les messages. Tu tournes un peu dans la pièce. Vingt-deux heures, tu ne peux partir maintenant, ça va être long, D’abord dormir. Il le faut. Tu traines encore pour partir, tu attrapes des bricoles pour la valise. Tu ne t’arraches pas.
Passé midi quand tu arrives. Le long du chemin tu avais appelé. Le numéro de la chambre et comment ça va. « Elle dort ! »
T’ouvres la porte, juste le bruit de la respiration. Ta petite sœur parle.
- Tu en as mis du temps !
Tu regardes le lit.
- Elle dort !
- Vous êtes là depuis quand ?
- Hier !
- Vous avez passé la nuit ?
- …
- vous avez mangé ?
- bu du thé…
- Vous ne voulez pas manger ?
- J’ai pas faim, mais si tu veux…
La plus jeune profite de l’arrivée de son mari. Elle rentre chez elle.
- Pourquoi vous êtes restées ?
- Il fallait.
- D. pleurait sur le répondeur, il me disait « tu comprends ? » Il pleurait tellement, je ne suis pas sur ?
- Le cœur a lâché, ils voulaient l’opérer !
- Hein !
- On était tous là, trois médecins ont ouvert la porte, celle qui s’était occupée de maman après l’infarctus de l’intestin était là. Elle nous avait déjà prévenu que si nécessaire ils l’opéreraient encore. Ils disent que le cœur est usé, qu’il envoie des caillots dans les poumons. Qu’il faut l’opérer. Ils demandent notre accord.
- Hein ! C’est pas possible ?
- Elle nous avait dit les chances minimes l’autre fois, elle ne pensait pas que maman s’en sortirait, c’est pourquoi elle l’avait envoyée à Toul après.
- Et là bas, j’y étais aussi, ils ont tout de suite compris que sans intestin, il n’y avait rien à faire. Le foie n’allait plus non plus, ils l’ont virée à Luxeuil. Sans me prévenir. La veille, ils ne m’avaient rien dit ! Ils savaient qu’elle ne reverrait plus sa maison ! Ils l’ont emmenée comme un paquet !
- Pour l’opérer, on leur a demandé ce qu’ils espéraient.
- Rien ! Ils répondent, c’est notre devoir !
- Pourquoi la faire souffrir encore plus si vous n’espérez rien ? Vous ne pouvez pas la laisser tranquille ! Elle n’en peut plus !
- « Alors ? Pas d’acharnement ? » Ils demandent !
- Quoi, qu’est-ce que ça veut dire ?
- Nous sommes obligés de respecter les protocoles de soins. Si vous refusez qu’on l’opère, si vous ne voulez pas qu’on s’acharne à la maintenir en vie, nous devons appliquer un protocole de soins. Pour éviter les souffrances inutiles, pour qu’elle s’endorme…
L’acharnement !
Une acharnée de la vie cette maman !
Tout son acharnement à nous aider à grandir, à nous débrouiller !
A-t-elle jamais passé plus de trois ans sans l’hôpital ?
Cette dernière opération ! Plus d’intestin ! Elle ne le sait pas, même à nous, personne n’a encore rien expliqué. Elle sort juste de réanimation. Elle a un petit sourire. On est là avec un de ses petits enfants. Elle souffre. Le ventre est gonflé et dur. Elle tape dessus avec son poing fermé, bleu et sans force. La pompe à morphine commandée par les pressions de la main tourne lentement. L’infirmière passe la tête : « ça va ? »
De sa main libre sans perfusion, elle parcourt du bout des doigts le contour de son ventre. Elle palpe, cherche ses zones de douleur. Tu ne sais ce qu’elle ressent.
- Qu’est qu’il m’en a fait baver celui là ! Huit gosses ! Et maintenant toutes ces misères ! Qu’est-ce qu’ils ont encore trouvé ? Huit enfants ! Huit accouchements ! Je leur avais demandé aux toubibs de m’aider ! Qu’ils me ligaturent les trompes ! Ils n’ont jamais voulu ! Des phlébites à chaque fois, le cœur usé…jamais voulu…
- Maman ! Lequel d’entre nous t’aurait manqué ? Tous ils t’aident, ne penses qu’à toi !
- Quand même, c’est trop dur ! Tu ne comprends rien, toi ! C’est vrai, c’est bien comme çà. Rien n’aurait été pareil…
L’acharnement !
Quand tu vois la main sans force, les veines bleues qui saillissent, tu te souviens de cette main qui te tirait. Ta mère était vive, grande, souriante. Le marché à un kilomètre, tu y étais comme çà ! Hop ! Tu courrais sur la pointe de tes chaussures pour suivre. Le cabas rempli ne la ralentissait pas. Faire les courses pour trois jours, pour nous, cinq ou six, t’avais pas conscience. Les couches lavées dans l’évier. Pas de salle de bain, seulement l’eau froide, et le lave linge c’était toute une organisation : le déplacer vers l’évier au milieu de la cuisine, brancher le gaz, l’eau, accrocher l’évacuation avec une ficelle ! Trop de combats pour quatre couches, c’était pour les grosses lessives du lundi. Alors elle les essorait en les tordant de ses mains fermes.
L’acharnement !
On habitait au cinquième étage. Pas d’ascenseur ! Le cabas pour les courses, elle ne peut plus le monter. Elle disait souvent qu’un voisin l’avait aidée. Tu pensais par gentillesse. Tu pigeras quand en rentrant de tes cours, tu la trouveras assise au palier du troisième. Le cabas posé à ses pieds. Sans souffle. Tu sentiras les larmes chaudes quand tu l’embrasses. Les courses ce sera ton affaire… Toi qu’es en forme, tu n’imagines pas qu’on ne puisse plus monter l’escalier, mais tu le vois bien…
L’acharnement !
Passent quelques années, mais l’épuisement touche aux limites. Le cardiologue explique la valve qui ne fonctionne plus. Que pour intervenir, il faut ouvrir le dos sous l’omoplate, ouvrir le cœur, placer une nouvelle valve. Bien sur, il y a un risque, ce n’est pas garanti. Si tout se passe bien deux à trois mois de convalescence… Elle se soumet. Quarante six ans , elle tiendra cette valve. C’est quand même ce cœur épuisé qui essaimera tous ces caillots un peu partout !
L’acharnement !
Il en fallait en 43, quand la vie la chasse de son village, de sa campagne, de sa famille, pour, dans un Paris hostile et manquant de tout, survivre, travailler, manger. L’envie de vivre de cette femme jeune, tonique, l’aidera à surmonter la faim, la gène, l’angoisse de l’accouchement.
Ils ont demandé : « pas d’acharnement ? »
T’en reviens pas ? Qui s’est plus acharnée qu’elle ? Qui a plus qu’elle, arraché sa vie aux aléas? Si son cœur l’abandonne là, c’est qu’elle et lui ont tout donné ! Ils n’en peuvent plus !
T’étais reparti le dimanche d'avant avec tes enfants. T’avais passé la semaine près d’elle. Une chambre à l’hôtel du coin, un petit tour de ville le matin, et puis tu poussais la porte doucement. Elle ne dormait plus vraiment, toujours en alerte. Elle a son verre d’eau à la main. Le rythme est donné par le moniteur, et l’alimentation en oxygène.
- Bonjour mon grand. Donne-moi un peu d’eau.
- Tu en as encore ?
- Donnes moi de l’eau, remplis mon verre !
Elle porte à peine le verre à sa bouche. Elle ne peut plus rien avaler. Depuis déjà si longtemps… Elle fait reposer doucement son bras sur le bord du lit, tenant toujours le verre bien serré. Quand elle s’assoupit, le verre penche, l’eau coule, elle ouvre les yeux :
- Tu es encore là ?
Retrouvant un peu de force, elle questionne sur les uns et les autres.
- Et D. ?
- Il est aux US, il arrivera vendredi avec B. !
- Vendredi ? Vendredi …Et tes enfants ?
- Ils viennent dimanche. Ma grande rentre de la Guadeloupe.
- Oh ! C’est beau ! On y est allé avec papa. On était bien. Je me suis baignée…
Un petit mot pour chacun, un petit souvenir de papa…
- Donne-moi de l’eau.
- Attention, tu renverses…
- Donne-moi de l’eau. Qu’est-ce que tu lis ?
- Un polar sans importance, çà se passe en Suède…
Chaque fois tu refais l’agenda, elle c’est demain, lui après, et D. vendredi !
- vendredi...
Alors, l’acharnement ?
Ce message au téléphone ? A-t-elle tenu son verre d’eau assez longtemps pour lui parler ?
Maintenant ils sont tous partis. Ta mère est là ; l’appareil respiratoire la soutient avec peine. Ton épouse est là, quoi qu'il se passe. T’as l’impression que tu lui parles trop fort, que ta voix résonne bizarre. Un faux silence obsédant s’installe. Tu entends presque le clignotement du compteur de la seringue, ce n’est plus une respiration, c’est un retour d’apnée de plus en plus brulant et forcé.
Deux infirmières passent sans bruit, contrôlent les instruments, disent qu’elles sont à notre disposition, si on veut du thé, une soupe ?
La nuit s’est installée. Tu restes assis, sans bouger, te laisses capturer par ce souffle, le regard perdu sur cette veine qui se gonfle en rythme. . Un air s’insinue doucement dans ta tête, les basses de la « Passacaille » . Tu réentends l’air, les développements de la fugue te font croire qu’il reste un peu de vie dans cette respiration. Maintenant ils sont à l’unisson. Tous les timbres de l’orgue emplissent ton cœur.
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