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Piment ou maïs ? Basque ou Béarnais ?
Ce quinze octobre, qu’as-tu fait de ta journée ?
Réponds !
Tu t’imagines devoir brutalement répondre à la question ?
Et là, je te parle du quinze octobre qui vient de passer. Cette nuit on change d’heure, et je ne connais « ni le lieu ni l’heure… »
Où étais-tu le quinze octobre ? Ne dis pas que tu ne l’as pas vu, on sait que tu l’as vu !
C’est quoi le quinze octobre ?
Tu ne sais même plus que c’est une date, enfin un jour, enfin d’enfin, juste le cours de ta vie.
Sauf que tu ne penses pas à marquer ta vie qui passe tranquillement, d’un jalon, d’un repère, d’une marque intangible : c’est là où tu es passé, voici la marque de ce que tu as fait.
Où étais-tu le quinze octobre, que faisais-tu ?
Comme je ne sais pas quel jour on est je regarde la pendule du PC : 24 octobre.
Cet après midi, tu te rappelles bien. T’étais à Espelette, il y a deux journées d’animation pour le piment. Des fêtes dans la région tu en as déjà vu. Est-ce le mauvais temps annoncé, le découragement d’un dos capricieux qui te prive de ton insouciance habituelle à partir en VTT quels que soient le temps, le lieu et l’heure ? Bref tu sors ta caisse et files à Espelette …
Des centaines de camping cars, des dizaines de bus, des milliers de bagnoles, mais qu’est-ce que tu fous là dans cet amoncellement de bagnoles ? Chaque route, chaque chemin, n’est que le prolongement tentaculaire de cette accumulation. Tous les bas cotés sont saturés de ces caisses plus ou moins abandonnées dans la gadoue des fossés. Il n’y a plus de paysage, seulement la lente déambulation de cette interminable fourmilière mécanique. Comment dégradé en piéton peux-tu remonter le flux des bagnoles ?
T’avais un vague prospectus, pas clair sur les animations. T’achètes le journal qui te dit juste que la messe dimanche sera chantée par des chœurs basques. Au moins tu savais que t’irais pas le dimanche, ni pour la messe, ni pour les chœurs basques…
Trente minutes pour arriver à Cambo, et trente minutes pour stationner entre Cambo et l’Espagne…tu n’as retrouvé ta caisse que grâce à ton GPS de rando où t’avais marqué le Way-point de ton arrêt.
T’as trimbalé ta sacoche avec tes 3 kg d’appareils photos, de téléobjectifs, de caméscope. Pour Rien ! Une immense foire commerciale qui vend de la bouffe locale à base de canard et de cochon, du piment de toutes les couleurs, et des artistes qui se sont depuis très longtemps spécialisés dans la déco basque : piments, pelote, croix basque, linge multicolore fabriqué en Chine, sculpture typique de l’industrie artisanale espagnole… Sorti du jambon, du confit, du vin de Bordeaux, de l’Irouleguy, des palas peintes, ah ! J’allais oublier le bâton traditionnel, le makila ! Bon ! La véritable animation c’est la concrétion vivante de la foule, mais sorti de tout ce décorum, y a rien ! Oh ! Et les deux bandas ! Vrai, il y avait deux bandas : une rouge et une jaune. Elles campaient devant ou à l’intérieur des troquets, incapables d’aucun déplacement. Il était déjà tard, le plein était fait, et ce n’est pas en soufflant dans le clairon qu’on se vide la vessie !
Quant à l’immense marché qui rassemble surement plus de cent commerçants : essaye d’imaginer, une ficelle de 25 piments, bien sûr frappée du sceau « illustre » de l’AOC d’Espelette, à plus de quarante euros. De qui se moque-t-on ? Ben, de toi pauvre couillon qui perd son temps, peut-être sa retraite dans une opération mercantile au marketing bien huilé !
Comment ont-ils pu rabattre dans leurs filets, le vol de tous ces gens de la région, de tous ces touristes, comme d’autres du haut de leurs palombières, par l’intelligence d’habiletés manœuvrières de leurs appeaux, font poser un vol de palombes ? Trop ! Ils sont trop forts !
Pas loin du village où je me pose de temps en temps, mais coté basque, une vieille connaissance me dit que le tout petit village où elle vit, a reçu cinq cent mille euros de subvention du Conseil Général pour un gite. Quand on en parle, elle est bouleversée. Bien sur elle comprend la démesure de la somme. Mais, « c’était pour vider le tiroir en fin de budget ! » Combien de personnes vont utiliser le gite ? Oh ! Plusieurs dizaines ! Quand tu sais que dans ce petit village il n’y a aucun commerçant, même pas un boulanger, tu imagines la grosse dizaine de randonneurs et touristes qui va profiter du gite de cinq cent mille euros. Quand tu sais le nombre de SDF, quand tu entends à la radio tous les « sans papiers » renvoyés en avion dans leur pays ! Putain ! Cinq cent mille euros ! Ça faisait quoi pour eux ?
Tiens, pas loin, à Bayonne, derrière la cathédrale tu t’es senti - comment dire ? - pas bien ! Du fait des sollicitations des SDF établis là. Dans ton quartier, tu en croises un tous les vingt mètres, certains depuis longtemps ; tu les as côtoyés, souvent dans la file d’attente au supermarché, les jours de RMI. Jamais ils ne t’on fait peur. Tes enfants ont donné des clopes une petite pièce, pas un droit de passage ! Non juste un bonjour, un petit sourire, affirmer qu’ils sont aussi du quartier, qu’ils ne les méprisent pas. Là, à Bayonne, la rébellion à ton refus d’une pièce a fait réagir le groupe plus agressivement qu’un tir de cartouches de gros sel sur un vol de corbeaux. Ta petite femme dix mètres derrière a déminé la situation en laissant les pièces nécessaires.
Me dis pas qu’il n’y a pas de meilleur emploi pour cinq cent mille euros que ce gite qui une bonne année recevra deux cents touristes !
Mais le sarkozisme, c’est ça : des objectifs pour les flics, les reconduites à la frontière, mais pour le social, les indicateurs sont trop flous !
Alors, ce quinze octobre où étais-tu ?
Tu as la preuve !
Tu étais en ballade dans le village, la lumière était douce ce soir là vers 18H30. t’avais ton appareil photo, et tu cherchais un sujet. Tu montais la cote, quand le bruit de plus en plus prenant te fait abandonner ta première impulsion. Au loin dans le soleil de ce soir d’automne, tu vois les villages au loin, et puis cette tâche rouge, comme un doryphore qui va et vient. Demi-tour ! Tu rejoins la petite route qui va te ramener vers ce gros bourdonnement.
T’aimes pas ces immenses machines qui dévorent le paysage…Ton imaginaire reste focalisé sur le monde paysan à l’ancienne, comme tes grands-pères l’ont connu. Quand tu les croises à vélo, elles te font penser aux chars soviétiques que les documentaires récents ont remis à l’affiche. Elles broient tout. Cette photo du dernier mètre carré de maïs happé par le monstre agraire, te titille…
Pourtant, la manœuvre te plait. L’homme invisible derrière sa vitre sombre, a conduit sa machine puissante sans heurt, du plus loin du champ vers son cœur, vers cette dernière surface plantée devant lui, ce dernier plant de maïs dressé. Tu penses qu’il va s’arrêter là, qu’il a fini. Non ! Il continue sa course qui te paraît inexorable, et relance le monstre rouge sombre. Vers quel but ? La machine remonte le champ haché puis fait demi-tour d’un coup. Là, tu reconnais au-dessus de la cabine la tête du dragon ! Dragon crachant son feu de maïs, aux scories que le soleil fait briller.
Le conducteur du tracteur dont la benne se remplit t’observe, surement depuis une dizaine de minutes. Il passe la tête à la portière :
- Vous vous intéressez à l’agriculture ?
- Non, seulement à la lumière du soir et aux reflets des poussières de maïs
Pas très malin ta réponse…
Pourtant à cet instant, c’est uniquement l’étrangeté de la machine, sa capacité de remplir en quelques souffles enflammés de grains, la remorque du tracteur qui te mystifie. De tout ce qu’elle a avalé que fait-elle, elle ne rejette que le grain ? Enfant, tu avais vu battre le blé, là tu ne t’y reconnais pas.
Tu n’as pas fait de photos de la fausse fête des piments d’Espelette. Vas-y si tu aimes le factice décadent. La vraie fêlure est cette fascination pour les moyens surpuissants d’une agriculture si fragile.
Que faisais-tu le quinze octobre ?
Imagine ceux de la région de la Vologne à qui plus de vingt-cinq ans après, on va poser la question.
Pour moi, hier est si loin...
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