Envoyez aux amis

Cliquez ici pour recommander ce blog

Photos RJ

Lundi 7 juillet 2008

Ludo

Mes oncles de Chagey.

 

Curieux la vie ?

Tu rentres de quelques jours de vacances, même un retraité, ça se fatigue, tu ouvres tes volets et tu vois ton balcon sec, les plantations rouges et les feuilles tombées. Pourtant tu avais programmé ton goute à goute. Mais voilà, avec le vent ça c'est coincé, et après dix jours tu fais l'inventaire de ce qui est perdu.

Ton épouse écoute le répondeur. L'oncle de Chagey ne va pas bien. Un coup de fil, et tu sais que c'est encore un sourire perdu...

La douche te remet doucement de ces 10 heures de bagnole, et tranquille tu ouvres le PC, bingo, le message d'une vieille amie, connue dans tes jeunes années au travail, « mon fils est décédé, mort subite à 35 ans ». Le lendemain tu appelles, ça te secoue, t'avais mal dormi, et tu sens que ça ne va pas passer comme ça !

Tu te rappelles ces copains de lycée dont on t'annonçait à la rentée qu'ils ne reviendraient pas, et puis la fille d'un cousin de ta maman, dont tu accompagnais le père à l'hôpital, pour rentrer seul chez toi, annoncer la mauvaise nouvelle, et puis et puis...

Aujourd'hui la liste est trop longue.

 

Chagey dans les années 40

 

 

J'avais huit oncles, c'est le privilège des familles nombreuses. Bientôt plus qu'un. Il va falloir le chouchouter...


Les grand-pères, les oncles sont essentiels à ton développement. Il n'y avait pas la télé où ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal est formaté, et tu n'as pas le choix. Sans tune en plus tu es ringard avant d'avoir été.


A ce moment, personne n'avait de tune. Et à Chagey le petit parisien découvrait que le carcan rigide dans lequel une éducation stricte le conditionnait, pouvait s'ouvrir. A Paris, traverser le boulevard restait une aventure, là patauger dans les rivières, la Lisaine ou le ruisseau de l'usine, c'était comme notre bac à sable.

Le Jacky, c'est le fils du Ludo. Il m'a appris à pécher à la bouteille. Tu ne sais pas ? Rien de plus simple ! tu prends une bouteille de vin vide, avec un culot rentré comme le cote du Rhône. Avec la soie d'une grosse lime, tu tapotes le culot jusqu'à ce que la petite lentille du fond se détache. Tu engages une ficelle par le culot, que tu retires par le goulot, puis un petit nœud, un bouchon, quelques croutons de pain rassis que tu pousses, et il n'y a plus qu'à les poser. Tu en fais comme ça quatre ou cinq, puis tu marches dans l'eau, comme ça pieds nus. Ça glisse un peu, de fois il y a du sable, le plus souvent c'est les cailloux. Tu poses tes bouteilles, dans des coins où il y a des vairons.  Tu attaches le bout de la ficelle à une branche et tu continues. Pendant une heure ou deux tu te ballades dans les prés, bien sur à te marrer sur les attributs du taureau, et tu fais demi-tour, c'est l'heure de la récolte.

La première fois tu n'y crois pas, la bouteille est pleine d'une vingtaine de petits poissons qui nagent et tournent en rond  comme dans un bocal. Le vieux seau est là, on enlève le bouchon et on verse notre bouteille et nos poissons qui nagent. On continue, bouteille après bouteille. Une fois l'une échappe et casse. Le verre sous l'eau tu le vois plus et tes pieds nus font de sévères rencontres. Tu comprends quand tu vois la couleur de l'eau. Combien de temps pour que ça cicatrise avec une compresse ou un vieux mouchoir en boule sous ta chaussette ?

Ta remis ta basket et là tu comprends que tu ne vas pas courir tout de suite. T'arrives à l'abreuvoir sur la route du « haut des champs »,  tu mets ton seau dans le petit bac, et le travail commence. Presser le ventre et retirer l'intestin. La aussi ça prend deux heures. On entendra plus tard s'exclamer le paysan menant ses vaches à boire, et qui refusent par dégout de l'odeur et des viscères flottant ici et là.

Quand on rentre chez l'oncle, il revient de sa journée à l'usine, comme toujours trop dure. Je me demande parfois si les cotonnières et les tissages n'ont pas fait autant de victimes que l'amiante. Mais on n'y pensait pas. Travailler à l'usine c'était presque, être riche, puisqu'il y avait des sous...

Le petit parisien est radieux. Il boite, mais il tend sa pêche miraculeuse. La tante fait mine d'être contente, met une grande poêle à frire sur le feu et nos petit poissons deviennent une vraie friture. Du sel et l'orgie commence.

Un jour le Ludo nous emmène à la chasse. Dans son atelier il bourre ses cartouches, on regarde la fabrication, les outils. Comment est calculé la force de serrage de la bourre, je ne sais. Il sort le gros fusil de son papa, et toute la ribambelle de mômes se met à le suivre. On sautille autour de lui. Il arrive vers le petit bois, sort deux trois feuilles de journal qu'il accroche dans les branches. Tranquillement il nous fait reculer, puis me tend le fusil. Il le casse et introduit la cartouche, le verrouille.

« Attention petit, serre le bien contre toi ! Au début tu ne sens pas la gâchette, mais d'un coup ça va partir ! ». Tu imagines le petit parigot, tout tremblant le fusil au bout des bras tendus, et le poids qui le fait pencher en avant. « Contre toi, contre l'épaule, sert fort ! lève maintenant, tu dois avoir le journal au dessus du canon ! vas-y ! » . Quand le coup part, le fusil t'échappes des mains et tombe. Les autres courent voir le journal, si ! il y a des trous, personne ne sait si c'est les branches ou les plombs.

Ton oncle c'est ça, te faire découvrir d'autres règles, une autre façon de voir la vie. Ouvrir ta fenêtre !


J'avais cette lettre, dans une vieille boite en fer. Le papier était cher et rare. Alors on recyclait  même les papiers de faire part de deuil.

Je te la lis. Attention sur l'original, la deuxième page n'est pas le verseau...

 

Chagey, le 18-4-51

Bien Chère Maman et tous


Comme vous me l'avez demandez, je fais réponse à votre lettre du 14 - avec un peu de retard car pour écrire je suis toujours aussi leste et voilà que cette saloperie de casquette ne trouve rien de mieux que de faire une tache sur mon irreprochable écriture car il pleut pour ne pas changé et je rentre de dehors et j'avais négligé de quitter mon couvre chef pour me mettre à gribouiller. Enfin malgré tou j'espère que cela va pour vous tous les deux familles J..- G..  Quand à vous Maman c'est du peu pour les bleus. J'ai vu le riri Dimanche nous sommes d'accord pour allé ensemble. Le jaki à rudement envie de venir je ne sai pas encore ce que l'on fera je m'arrangerai pour voir le père J.. pour envisager le départ.

Donc c'est convenu comme cela. Bons baisers à tous de la part de toute la famille.

Ludo.

 

Dis, te moques pas, avec tes SMS et tes mots abrégés incompréhensibles.

Mon oncle vouvoie ma grand mère en visite chez nous à Paris. Mais je ne sais toujours rien du rendez-vous. Ah ! Jacki si tu me lis...

 

 

par albumrj publié dans : La route de Moffans
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Lundi 21 janvier 2008
Volets clos, rue sans âme.

 

undefined Je  vous poste ce sujet du  plus  profond de la France sous la pluie.  Il a plu cinq jours. Cinq jours de vent.  L'eau entre partout, sous la porte, sous les fenêtres. Seule solution, fermer les volets.  Et nous accentuons la sensation  de tristesse qui nous étreint lorsque nous arrivons et que tout est fermé.  Dix heures de route sous la pluie, tu arrives au village,  tu décharges l'essentiel et tu veux dire merci à la voisine qui a ouvert la maison et mis le chauffage.  Il n'est pas très  tard et pourtant  quand tu frappes à la porte  ou  tu cognes aux volets, personne ne répond, les voix se taisent.

Le lendemain c'est pareil, tu regardes la rue, tout est fermé:  celle là est décédée, il y a quatre an, l'autre trois ans, ici la semaine dernière; Donc les volets ne s'ouvrent pas ou plus. Là c'est la voisine accompagnant son mari à l'hôpital,  et ici  la nouvelle retraitée qui ne s'installe pas tout de suite car c'est mal chauffé.  Bref! Personne...

Tu quittes ton Paris bruyant pour quelques jours, te recycler, et personne. Tu croises un vague cousin de ton épouse à la caisse du champion.  T'expliques: qui n'est plus là?  Pourquoi tout le monde s'enferme? Avant c'était ouvert partout? Oh! Tu verras, t'y viendras, tu fermeras!
T'Interroge: y a-t-il une menace, quelque chose à craindre? Tu verras bien!

La pluie entre partout, la chaussée défoncée par les travaux projette ses gravillons au hasard du passage des camions, la nuit est là; seul les réverbères neufs brillent et te rappellent qu'il y a une vie derrière certains trous noirs.

Au bout de trois jours, t'espères l'éclaircie, tu t'emmitoufles et te lances sur ton vélo. Il y a toujours quelques kilomètres à  faire sur les routes fréquentées pour rejoindre le petit parcours où tu aimes pédaler. La pluie chasse la boue de tes yeux centrifugée  par tes pneus, le casque dégouline sur tes lunettes, et l'eau rentre par le cou. Tu t'étais dit deux heures, tiendras-tu?
undefined
Au soir du cinquième jour, tu te projettes dehors; la pluie semble s'être arrêtée. Tu fais un petit tour à pied.  Tu commences par des photos froides dans une lumière d'hiver, puis un rayon de soleil,  les nuages se lèvent et ce quart d'heure de lumière visite ton espace. Bien sur tu as fait ces photos cent fois, mais là, tu as besoin de re-déclencher, de re-découvrir, d'être neuf devant le ciel, ce vol d'aigrettes qui te prend une nouvelle fois au dépourvu. 

Le volet s'ouvre, le vieil instituteur, jeune veuf.
Venez dîner lundi!

Il arrive donc ce midi, canne et béret.  Chemise fraîche et polaire. Depuis deux semaines il est seul. A peine un petit porto et les trois phrases échangées le branchent; lui ai-je demandé s'il connaissait Paris? Bien sur! Il y avait fait un court séjour (quelques mois fin 1943) avant d'être attrapé par le STO; (Que les plus jeunes m'excusent, le Service du Travail Obligatoire envoyait tous les jeunes et d'autres ayant des compétences travailler en Allemagne).  Lui se retrouve fin 43 en Autriche, près de la frontière tchèque. Les travailleurs tchèques étaient avantagés explique-t-il, ils pouvaient rentrer chez eux en fin de semaine, ils n'avaient pas beaucoup de chemin à faire!
 

-C’était dur ?
Non ! Du moment qu’on faisait notre travail, ils nous laissaient tranquille. Les journées étaient longues. On commençait à six heures, il y avait une pause vers dix heures, les Allemands faisaient un petit casse-croûte, mais nous on n’avait rien. Juste notre gamelle à midi. Je me rappelle une fois, on avait transporté les pièces fabriquées, et là j’ai un besoin pressant. Je fais le tour d’un petit mur. Puis j’appelle le copain. Derrière ce mur des centaines d’escargots. On en ramasse tant qu’on peut. Arrivés au cantonnement, on s’arrange avec les Tchèques : du lard, du beurre, et on les prépare ; Il faut quand même trois heures pour les cuire.

 

Le surveillant des STO, c’était un allemand qui avait fait l’autre guerre. Son fils, soldat avait été tué par un officier français au moment de l’Armistice. En rendant son arme, l’officier avait tiré sur le jeune soldat allemand. C’était un meurtre et plus tard il a été jugé par un tribunal militaire français et condamné à perpétuité. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Et il avait une fille. Belle. Mais on ne lui faisait pas la cour, pas besoin d’histoires. Je parlais trois mots d’allemand mais plein de choses m’échappaient. Avec mon copain on a surpris une engueulade entre le père et la fille, et on a compris qu’elle couchait avec un Tchèque…On a gardé ça pour nous.

 

Enfin, ce midi là, j’avais mes escargots préparés dans ma gamelle. Je commence à manger, c’était bon, je te jure ! Elle arrive et me demande ce que c’est ? J’ai du mal à expliquer, je ne connaissais pas le mot. Après j’ai su que ça se disait « Schnecke ». Je finis par lui dire de goutter. Elle mange et trouve ça bon. Mais elle ne sait pas ce que c’est, elle n’a pas compris. Son père lui a expliqué, et les autres allemands ont commencé à trouver ces français bizarres !

 

Tu sais, on recevait des colis, par je ne sais plus quelle association d’anciens combattants ou d'aide aux prisonniers. Et il y avait des conserves. Des boites bleues, « du singe » ! Tu sais ce que c’était ? De la viande de bœuf en conserve. Et c’était bon. Moi, je savais me la préparer, et je te jure que c’était quelque chose. Alors ce midi là, quand je commence à ouvrir ma gamelle, elle sent tout de suite le parfum gourmand. J’avais décidé de m’amuser, je la laisse goutter et quand elle demande ce que c’est, je lui dis « Affe », du singe en allemand. Elle me regarde horrifiée et courre vers les autres allemands qui commencent à me regarder de travers. J’ai senti que ça tournait mal, j’ai expliqué que c’était du bœuf.

 
Comment ça c’est fini ?
 

C’était fin 44 ou plutôt début 45, on entendait un peu ce qui se passait, et je sentais bien que ça allait finir. Une nuit on est parti et on a été attrapé par les Russes. Un soldat nous arrête, il avait une lampe électrique, il parle et je finis par comprendre qu’il veut nos papiers. J’avais gardé ma carte d’identité. Il la regarde et nous fait signe de passer. Au camp un lieutenant russe parle français et nous explique que le soldat savait bien lire le Russe, mais est incapable de déchiffrer ce qui est écrit en français, probablement comme nous le russe. Il se contente de regarder le tampon, comme sur la carte d’indentité, il n’y avait pas l'aigle, il a compris qu’on n’était pas allemand.

 

Le vieil instituteur parle encore une heure, on se donne un autre rendez-vous, et il rentre attendre sa livraison de fuel.

 
Il y a trop de volets clos.
par albumrj publié dans : La route de Moffans
ajouter un commentaire commentaires (2)    créer un trackback recommander
Lundi 24 décembre 2007
L’année des vélos

undefined
Quand la vie se rebiffe
Tous les mots sont des gifles
Marre de faire le gros dos
T’échapper sur ton vélo
Dis monsieur, bon monsieur pourquoi la terre est ronde

Noël c’est tous les ans
Noël c’est les enfants
C’est le papa aussi
Qui te regarde et sourit
Alors t’imagines la lettre
Mon papa chéri
C’est Père Noël que t’écris
Ne rien laisser paraître

Ils te disent c’est un conte
Comment peux-tu entendre
Ce qu’ils ne peuvent comprendre
craindre de demander peur de la honte

S’il n’existe pas
Que c’est ton papa
Tu ne pourrais jamais oser
Seulement te résigner
C’est le poing séré
Un geste désespéré
Dans la boite cette lettre
Un vélo demain peut être
L’oiseau bleu où est-il dans le monde ?
Combien de fois tu l’entendis
Cette chanson pour toi petit
Alors dans ton sommeil
Tu rêves de ton réveil
L’enfant entend un bruit
S‘élance dans la nuit
Son papa près du grand sapin
L'invite juste de la main
Mon enfant, mon enfant l’oiseau bleu
Il est là dans ton cœur
L’oiseau c’est un vélo
Ce qu’il y a de plus beau
Comme pour la galette des rois
Des vélos y en avaient trois
Pour lui son frère sa sœur
Qui allaient faire leur bonheur
L’année des vélos, quelle innocence
L’année des vélos, cœur de l’enfance
Dès qu’il fit à peu près jour
Il se précipite dans la cour
Oublié son front soucieux
De son papa il voit les yeux
Des yeux bleus
Plein de confiance
Qui l’aideraient sans qu’il y pense
A réussir tous ses enjeux
Des vélos de ton enfance
A ceux de l’indépendance
Des courses effrénées des premières libertés
Aux randos mesurées de la maturité
Le vélo trace l’équilibre
De ta route d’homme libre
Un perpétuel mouvement
Qui ne te laisse un instant
Mais quand tu fermes les yeux
Tu repenses au vélo bleu
A ton papa à son envie
De bien te lancer dans la vie
par albumrj publié dans : La route de Moffans
ajouter un commentaire commentaires (2)    créer un trackback recommander
Mercredi 5 décembre 2007
- La route de Moffans -
Rue Laugier, La gifle de Monsieur D.

 

-         Attends, c’est quoi ce type ? Il n'a pas été viré de l’éducation nationale ?03-rue-laugier-100-7003.jpg

 

-         Tu as raison, mais à l’époque ce n’était pas si simple. Il n’y avait pas de voyous, il n’y avait que des cancres. Ou des pauvres. C’était pareil.

 

-         Qu’est-ce qui te fait penser çà ?

 

-         Rien. Une « converse » que j’ai eu avec une frangine il y a quelques temps, et puis le mec à la radio l’autre soir. Tu sais, il y avait un gars, un sans-papiers de l’année dernière. Il a été régularisé. Il pourrait être parfaitement libre. Pourtant il y a quelque chose dans sa tête. Quand je l’écoute, j’ai comme une résonance. J’ai ressenti sa peur.

 

-         J’te comprends pas ?

 

-         Il disait, (du coup ! J’ai chopé un stylo et j’ai écrit ce qui me revenait, sur un coin d’enveloppe). Le gars s’appelait Fofana. Il était dans les tentes du canal de la Villette l’an dernier. Il a des papiers et un logement maintenant. Alors tu t’attends à ce qu’il dise « tout baigne ». Rien.

 

-         Pas reconnaissant ?

 

-         Dis où t’es, tu m’écoutes ou tu fais semblant ? Il disait : "Depuis que j’ai des papiers, j’ai peur ! J’ai peur de la police. Peur de mal parler aux gens. Peur de toucher quelqu’un. Toujours je dois tout contrôler. J’en peux plus ! »

 

-        

 

-         Et bien tu vois, il avait passé un nouveau degré dans l’humiliation. Il est ceinture noire deuxième Dan.

 

-         Bon ! Où tu veux en venir ?

 

-         T’as du temps ?

 

-         Surtout je voudrais comprendre ton histoire avec ton instit, parce que le Fofana, bon, s’il a un appart, bien. Hein ? 

 

Imagine, un gamin, pour lui, la vie est toute sucrée, il ne sait pas ce que c’est "les autres", il n'y a pas si longtemps, il mouille sa culotte, juste parce qu’il a pas pensé, il était dans sa bulle…

Ce novembre 51, on lui dit

« Petit, on va déménager ».

« Ah ? »

A l’école il doit rendre son livre ses cahiers. Il donne ce qu’on lui demande. Il obéit à tout. Il ne sait pas encore ce que ça veut dire. Combien de fois sera-t-il perdu comme ça ? Régulièrement au long de son enfance. Beaucoup plus tard, il questionnera et se défendra.

 

Bien après il y repensera à son école rue de Paris, à Boulogne , la rue du chocolat. Les chocolats Van Houten. Aujourd’hui encore il a une boite dans sa cuisine. De temps en temps au hasard des visites, il fait des crêpes ou des gaufres, juste pour le plaisir de faire cuire ce chocolat qui est son odeur de l’enfance. Il ne se rappelle pas depuis quand il va à l’école là. Mais il y va, il est bien. Il est toujours avec le même garçon. Même s’ils se disputent parfois pour un bonbon, ils s’entendent bien. Le temps passe entre les récrés, mais elles arrivent toujours. Il n’a qu’une rue à traverser, et il est chez lui. Sa maman est là, il file. La grosse porte et c’est la maison.

Il interroge – « on va habiter où ? »

-« C’est compliqué. -Dans une caserne. -Ton papa est pompier. Et on aura un appartement plus grand pour nous et pour vous quatre. »

 C’est vrai qu’avec la petite sœur, c’était compliqué dans le deux pièces de Boulogne. (Il ne savait pas ce qu’était un deux pièces). La petite dormait dans un lit en bois près des parents, les trois autres, sur un grand sommier en fer…

23-la-caserne-DSC00607.jpg
- La caserne c’était comme une prison ?

- Je ne sais pas, je n’ai jamais vu de prison..

Le premier matin sa maman le prend par la main. Sûrement sa sœur était là. Mais il  ne la revoit pas. Il regardait sa maman au bout du bras. Elle explique : « Après le boulevard, c’est la rue Laugier, L’école est au bout. Suffit de suivre et de faire attention en traversant ».

Son père lui a bien expliqué. « Ici c’est une caserne. Il y a des officiers. Je ne veux pas d’histoire avec les officiers. Si tu es avec un fils d’officier, tu fais bien attention ; je ne veux pas d’histoire. Pas de dispute, hein ? Tu m’as bien compris ? Hein ? Réponds ! » - « oui papa. »

Le gamin ne sait pas ce que c’est un officier, juste que ça fait peur…

Sa maman le lâche à la porte de l’école. Ils ont marché longtemps. Et toujours cette phrase, « tu écoutes ta maîtresse, soit sage. Tu fais attention… tu rentres vite ».

La rue Laugier est longue, étroite, les immeubles sont noirs. Il a juste vu le garage avec les belles autos. Au carrefour sa maman lui dit « c’est là ». Il voit des murs immenses tout noirs avec ces grosses lettres qu’il mettra des années à comprendre : «  DEFENSE D’AFFICHER – LOI DU 29 JUILLET 1881 ». C’est peint sur toute la longueur des murs. Il va entrer là. Sa maman emmènera sa sœur dans l’autre rue. Lui c’est là. « Allez, vas-y mon grand. Je t’embrasse. Si je ne suis pas là à midi, tu rentres, c’est tout droit. Fais attention aux autos. Je t’embrasse. N’aie pas peur. Soit bien poli. »

« Madame, s’il vous plait, la classe de madame A. ? – Il est nouveau, ? je vais le conduire »

yves-roland-voisins.jpg

La classe est au deuxième étage. Il n’avait jamais vu d’école comme ça. C’est grand. La concierge qui le guide lui montre au premier étage une porte avec des petits carreaux jaune dépolis, la lumière passe au travers : « c’est le bureau du Directeur ! J’espère que tu n’auras jamais besoin d’y aller ! » Un Directeur, ça fait peur aussi…

Elle tape à un carreau, ouvre la porte, le garçon voit tout de suite l’estrade, le tableau noir. Une femme est assise au bureau. Madame A. Quelques mots échangés. Il tient son petit cartable, la concierge s’en va. ‘Qui est à la caserne ? Ah ! Oui, vous H. Bien votre voisin va là et vous J. asseyez-vous à coté de H ».

-Tu sais quand tu vois les feuilletons à la télé, aujourd’hui tu n’as que les prénoms. Et les instits tutoient les gosses. Là c’est le patronyme qui claque, comme un fouet. Au lycée, j’aurai droit à un Monsieur J. plus que  méprisant.

Ils sont combien dans cette classe ? Le gamin n’ose pas tourner la tête, pourtant il compte. Il est au quatrième rang. Il y en a encore 2 derrière, il y a cinq rangées.

La cour de récrée est grande, mais c’est la bousculade. Des arbres, au bout, un  grand haut-vent avec un banc sur toute la longueur et des crochets de porte-manteau. Un long mur coupe la cour en deux. De l’autre côté c’est les filles. Il y a une lourde grille au milieu. Il s’approche essaye de voir sa sœur. Grand coup de sifflet ! Un maître, grand, mince, avec une longue blouse grise et un chapeau. « Ne restez pas là ! ». Il a un accent.

Il retrouve H. « Alors, tu es à la caserne ? Ça fait longtemps ? Ton papa il est où ? »

-« Il est officier à la CHR »

C’est comme une douche froide. Il est assis à coté d’un fils d’officier ! Il a peur ! Qu’est-ce que va dire son papa ? Ce sera la seule année où ils seront cote à cote. Dans sa mémoire le gamin ne se souvient plus de lui avoir parlé. La peur. Bien sur qu'ils se reverront, mais presque adultes, pour se dire « qu’est-ce que tu fais ? – Ah bien ! Et toi. ».

Le temps aura passé, les bagarres dans la cour auront produit leurs effets pernicieux : « je ne veux pas que tu te battes avec un fils d’officier ( le fils machin ou chose), j’ai déjà assez d’ennuis comme ça ! » .

La rue Laugier, il y passera quatre ans. En 55 après le concours pour passer en sixième, il entamera une nouvelle étape dans le voyage de la peur et l’humiliation…

L’école, c’était de la 11eme à la 7eme. il était rentré en 10eme avec madame A. Et donc, ce devait être en 8ème qu’il devint élève de monsieur D. Il était très grand, assez fort, des lunettes, des cheveux ondulés et crantés, il boitait un peu. Le gamin ne savait pas pourquoi, mais il l’aimait bien, il se sentait bien avec lui.

Son copain c’est Jacques. Pas dans la même classe. Ils n’y seront jamais. Il est à la caserne aussi. Mais son père a le même grade que le sien. Ils sont dans le même escalier. Souvent sa maman les emmène à l’école. Avec elle, ils prenaient le bus. Le 83. Il avait son arrêt au coin de l’avenue Niel.

 Sa maman n’aimait pas trop, parce que ça faisait des sous. Même avec la carte de réduction, un carnet ça partait vite. Mais avec les petits elle ne pouvait pas être partout.

Tu te rappelles les carnets pour le bus. Ce n’était pas les mêmes que pour le métro. C’était des petits tickets en accordéon, la couleur changeait tous les ans (à cause des hausses du prix au premier juillet). T’en donnais un par section. ( Je ne saurais jamais expliquer cette histoire de section, un truc pour taxer, quoi !)

18-notre-fontaine-walace-100-7040.jpg Le midi, Jacques et lui faisaient la rue Laugier dans les deux sens. Suivant les époques, ils jouaient aux billes, aux calots, aux attaches, aux petits bateaux et même à tirer les sonnettes ! Ah ! Les sonnettes. Il y en avait à chaque porte d’immeuble, et chaque fois une concierge. Ils étaient vifs et avaient vite tourné le coin de la rue quand la concierge arrivait dehors pour crier après les enfants-voyous. Le plus, c’était de sonner quand d’autres, derrière, n’avaient pas prévu le coup. Ils se faisaient attraper !!! La revanche, ils la prenaient quand l’un passait avec un parent. Les autres sonnaient et le débinaient devant la concierge. Bonjour les baffes…ils furent plus prudents. Souvent c’était la course, sans attendre son frère ou sa soeur, arriver le premier sous la grande horloge du bijoutier Koldas

Du boulevard Gouvion St Cyr à l’avenue Niel, il n’y avait pas de feux. Seulement au croisement de l’avenue. Là, au coin, la rue Demours avec son cinéma. Et puis la place avec sa fontaine Wallace. J’ai refais des photos, il n’y a pas longtemps. L’eau coule toujours. A l’époque, il y avait un gobelet, comme un quart en fer pour militaire attaché par une chaîne. Il n’y en a plus. Ils y buvaient deux fois par jour.

Ce mois de décembre 53 que s’est-il passé ? Il y avait deux cahiers. Celui couvert en rouge : le cahier de classe. L’autre le cahier de brouillon. Sur Le Cahier de classe, il fallait mettre la date, le titre de la leçon. Il devait être signé par les parents (le père surtout ), il pouvait être contrôlé par le Directeur.

Dictée.

A quoi rêve-t-il ?

Monsieur D. ouvre un livre, donne des consignes puis énonce les phrases. Le gamin ne comprend pas ce qui se passe. Il regarde autour de lui. Ils ont tous la tête penchée sur leur cahier et écrivent. Il trempe sa plume sergent major dans l’encre violette et s’y met. Il essaye de rattraper les mots entendus. Les mots sont inconnus, il laisse de la place, et écrit un peu au hasard ce qu’il entend. Quand monsieur D. relit, il ne sait plus. Ça c’est avant ou après le trou ? De toute façon ça va trop vite, et puis il a de l’encre plein la main il faut qu’il trouve son chiffon.

Il était encore baissé sur son cartable quand : vrou ! Le cahier est emporté. Sur le bureau il voit la pile. Il ne sait pas comment, mais il reconnaît le sien dessus. Le maître regarde rapidement, il soulève pour voir les cahiers en dessous, lâche tout : J ! Au tableau ! . Il sort de sa table, bute dans son cartable et avance. Il a sa mine habituelle, yeux ronds ouverts, petit sourire inquiet mais sans plus, deux pas lestes, il monte sur l’estrade devant le tableau. Monsieur D. répète une phrase et lui demande de l’écrire au tableau. Les mots grondent, deux fois, trois fois, scandés, accompagnés du dos de la main qui cogne le bureau. La craie casse et dans un geste imprévisible la main vient brutalement gifler le gamin. Là, il pleure ! Moins par la douleur de la gifle, - il en a pris des raclées, il y en recevra d’autres-, que par incompréhension. Pourquoi il ne l’aime pas ? Qu’est qu’il lui a fait ? ?

Et les cris : " pas zéro, non 100 en dessous de zéro ! Dans le couloir ! Va dans le couloir que le Directeur te trouve, qu’il t’emmène dans son bureau ! » La terreur.30-ecole-des-gar--ons-100-7044.jpg

Le gamin n’avait pas quitté l’école que l’écho de sa gifle était arrivé chez lui. Il n’y avait pas de téléphone, mais tout le monde savait.

Le lendemain son père était là devant monsieur D. Il n’avait pas son uniforme, juste les habits qu’il mettait pour travailler ses jours de repos. Après une grande inspiration, monsieur D. se lance :  « votre fils est un cancre, un cancre !! » Le maître parle encore quelques minutes de l’examen de sixième, d’être renvoyé. Le père recule d’un pas, le gamin se serre sous son bras. Pas de questions. Un  au revoir à peine audible. Doucement ils font quelques pas en arrière, puis rentreront en silence le long de la rue Laugier.

Ce jour là, il a gagné sa ceinture jaune de l’humiliation. Un trophée.

- Attends, tu ne peux pas comparer ton histoire avec celle de Fofana ?

 

-         Et comment ! Lui, s’il parle mal aux flics ou aux voisins, sa carte de séjour vole, et hop! Le retour. Il n’est libre que dans la mesure où il accepte tout ce qu’il subit sans rien dire. Comment il explique à ses enfants ? Nous c’était pareil, attention aux officiers, attention aux maîtres, attention aux voisins, tu ne pouvais pas respirer sans prendre l’air à quelqu’un. Craindre tout le monde.

-         Aujourd’hui encore, j’étouffe !



Lire aussi: les maquettes de Léonard de Vinci

par albumrj publié dans : La route de Moffans
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Lundi 26 novembre 2007
- La route de Moffans –
27 Novembre année zéro.