Ludo
Mes oncles de Chagey.
Curieux la vie ?
Tu rentres de quelques jours de vacances, même un retraité, ça se fatigue, tu ouvres tes volets et tu vois ton balcon sec, les plantations rouges et les feuilles tombées. Pourtant tu avais programmé ton goute à goute. Mais voilà, avec le vent ça c'est coincé, et après dix jours tu fais l'inventaire de ce qui est perdu.
Ton épouse écoute le répondeur. L'oncle de Chagey ne va pas bien. Un coup de fil, et tu sais que c'est encore un sourire perdu...
La douche te remet doucement de ces 10 heures de bagnole, et tranquille tu ouvres le PC, bingo, le message d'une vieille amie, connue dans tes jeunes années au travail, « mon fils est décédé, mort subite à 35 ans ». Le lendemain tu appelles, ça te secoue, t'avais mal dormi, et tu sens que ça ne va pas passer comme ça !
Tu te rappelles ces copains de lycée dont on t'annonçait à la rentée qu'ils ne reviendraient pas, et puis la fille d'un cousin de ta maman, dont tu accompagnais le père à l'hôpital, pour rentrer seul chez toi, annoncer la mauvaise nouvelle, et puis et puis...
Aujourd'hui la liste est trop longue.
J'avais huit oncles, c'est le privilège des familles nombreuses. Bientôt plus qu'un. Il va falloir le chouchouter...
Les grand-pères, les oncles sont essentiels à ton développement. Il n'y avait pas la télé où ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal est formaté, et tu n'as pas le choix. Sans tune en plus tu es ringard avant d'avoir été.
A ce moment, personne n'avait de tune. Et à Chagey le petit parisien découvrait que le carcan rigide dans lequel une éducation stricte le conditionnait, pouvait s'ouvrir. A Paris, traverser le boulevard restait une aventure, là patauger dans les rivières, la Lisaine ou le ruisseau de l'usine, c'était comme notre bac à sable.
Le Jacky, c'est le fils du Ludo. Il m'a appris à pécher à la bouteille. Tu ne sais
pas ? Rien de plus simple ! tu prends une bouteille de vin vide, avec un culot rentré comme le cote du Rhône. Avec la soie d'une grosse lime, tu tapotes le culot jusqu'à ce que la
petite lentille du fond se détache. Tu engages une ficelle par le culot, que tu retires par le goulot, puis un petit nœud, un bouchon, quelques croutons de pain rassis que tu pousses, et il n'y a
plus qu'à les poser. Tu en fais comme ça quatre ou cinq, puis tu marches dans l'eau, comme ça pieds nus. Ça glisse un peu, de fois il y a du sable, le plus souvent c'est les cailloux. Tu poses
tes bouteilles, dans des coins où il y a des vairons. Tu attaches le bout de la ficelle à une branche et tu continues. Pendant une heure ou deux tu te ballades dans les prés, bien sur à te
marrer sur les attributs du taureau, et tu fais demi-tour, c'est l'heure de la récolte.
La première fois tu n'y crois pas, la bouteille est pleine d'une vingtaine de petits poissons qui nagent et tournent en rond comme dans un bocal. Le vieux seau est là, on enlève le bouchon et on verse notre bouteille et nos poissons qui nagent. On continue, bouteille après bouteille. Une fois l'une échappe et casse. Le verre sous l'eau tu le vois plus et tes pieds nus font de sévères rencontres. Tu comprends quand tu vois la couleur de l'eau. Combien de temps pour que ça cicatrise avec une compresse ou un vieux mouchoir en boule sous ta chaussette ?
Ta remis ta basket et là tu comprends que tu ne vas pas courir tout de suite. T'arrives à l'abreuvoir sur la route du « haut des champs », tu mets ton seau dans le petit bac, et le travail commence. Presser le ventre et retirer l'intestin. La aussi ça prend deux heures. On entendra plus tard s'exclamer le paysan menant ses vaches à boire, et qui refusent par dégout de l'odeur et des viscères flottant ici et là.
Quand on rentre chez l'oncle, il revient de sa journée à l'usine, comme toujours trop dure. Je me demande parfois si les cotonnières et les tissages n'ont pas fait autant de victimes que l'amiante. Mais on n'y pensait pas. Travailler à l'usine c'était presque, être riche, puisqu'il y avait des sous...
Le petit parisien est radieux. Il boite, mais il tend sa pêche miraculeuse. La tante fait mine d'être contente, met une grande poêle à frire sur le feu et nos petit poissons deviennent une vraie friture. Du sel et l'orgie commence.
Un jour le Ludo nous emmène à la chasse. Dans son atelier il bourre ses cartouches, on regarde la fabrication, les outils. Comment est calculé la force de serrage de la bourre, je ne sais. Il sort le gros fusil de son papa, et toute la ribambelle de mômes se met à le suivre. On sautille autour de lui. Il arrive vers le petit bois, sort deux trois feuilles de journal qu'il accroche dans les branches. Tranquillement il nous fait reculer, puis me tend le fusil. Il le casse et introduit la cartouche, le verrouille.
« Attention petit, serre le bien contre toi ! Au début tu ne sens pas la gâchette, mais d'un coup ça va partir ! ». Tu imagines le petit parigot, tout tremblant le fusil au bout des bras tendus, et le poids qui le fait pencher en avant. « Contre toi, contre l'épaule, sert fort ! lève maintenant, tu dois avoir le journal au dessus du canon ! vas-y ! » . Quand le coup part, le fusil t'échappes des mains et tombe. Les autres courent voir le journal, si ! il y a des trous, personne ne sait si c'est les branches ou les plombs.
Ton oncle c'est ça, te faire découvrir d'autres règles, une autre façon de voir la vie. Ouvrir ta fenêtre !
J'avais cette lettre, dans une vieille boite en fer. Le papier était cher et rare. Alors on recyclait même les papiers de faire part de deuil.
Je te la lis. Attention sur l'original, la deuxième page n'est pas le verseau...
Chagey, le 18-4-51
Bien Chère Maman et tous
Comme vous me l'avez demandez, je fais réponse à votre lettre du 14 - avec un peu de retard car pour écrire je suis toujours aussi leste et voilà que cette saloperie de casquette ne trouve rien de mieux que de faire une tache sur mon irreprochable écriture car il pleut pour ne pas changé et je rentre de dehors et j'avais négligé de quitter mon couvre chef pour me mettre à gribouiller. Enfin malgré tou j'espère que cela va pour vous tous les deux familles J..- G.. Quand à vous Maman c'est du peu pour les bleus. J'ai vu le riri Dimanche nous sommes d'accord pour allé ensemble. Le jaki à rudement envie de venir je ne sai pas encore ce que l'on fera je m'arrangerai pour voir le père J.. pour envisager le départ.
Donc c'est convenu comme cela. Bons baisers à tous de la part de toute la famille.
Ludo.
Dis, te moques pas, avec tes SMS et tes mots abrégés incompréhensibles.
Mon oncle vouvoie ma grand mère en visite chez nous à Paris. Mais je ne sais toujours rien du rendez-vous. Ah ! Jacki si tu me lis...
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